Proche du documentaire, Nos amis les Terriens, le premier long métrage de Bernard Werber, observe et étudie notre société, nos comportements. Avec beaucoup de réalisme, l’écrivain imagine ce que les extraterrestres pourraient penser de nous. Rencontre avec l’auteur des Fourmis…

C. : D’où vous est venue l’envie de passer de l’écriture au cinéma ?
B.W. : J’ai toujours voulu faire des films. J’ai une formation de scénariste, j’ai fait des courts métrages. Nos amis les Terriens a d’abord été un court métrage. Il y avait déjà Nos amis les humains, qui est une pièce de théâtre. Ils sont tous les deux complémentaires. Je tourne autour de cette idée qui est : “Que pense les extraterrestres de nous ?”

On peut dire que Nos amis les Terriens est la suite logique de vos ouvrages…Quel en est le fil conducteur ?
B.W. : Je fais des tas d’expériences. C’est une expérience à côté d’autres expériences. Mais il n’y a pas de réel fil conducteur si ce n’est qu’à un moment, je me suis dit : “Je ne comprends pas bien mes congénères et j’aimerais faire partager ces questionnements à mon entourage. Je ne comprends pas bien les rapports hommes/femmes, je ne comprends pas bien les rapports d’entreprises.” J’ai voulu faire partager ces questionnements et cet émerveillement dans un spectacle car Nos amis les Terriens, c’est avant tout un spectacle de questionnements sur “Qui sommes-nous ?”

Il y a deux scènes assez choquantes, celle des poulets et celle de l’accouchement…
B.W. : Quand on filme les animaux, on filme ce qu’ils mangent et comment ils se reproduisent. Et quand on applique ce système à l’homme, en effet, ça devient choquant. Maintenant, c’était un peu la chance du film, qu’il soit autonome. On ne dépendait pas des chaînes de télévision et de tout le système. Donc, on a pu se permettre quelques audaces. Il y a plein de gens qui n’ont jamais vu d’accouchements ni la façon dont sont tués les animaux pour en faire de la nourriture, je voulais leur montrer. Ce n’est pas forcément réjouissant dans le spectacle mais, en tout cas, c’est une forme de baptème. On ne peut plus dire qu’on n’est pas au courant. J’ai assisté à l’accouchement de mon fils mais je n’ai jamais vu d’accouchement comme je l’ai filmé, avec autant de réalisme. En même temps, je pense qu’on ne doit pas cacher aux spectateurs la chaîne de fabrication de cette nourriture ni comment ils naissent. Il y a un troisième élément : dans le cinéma, on voit des scènes de torture et des gens décapités, on arrache leurs membres et ça ne choque personne. Là, je montre de la vie, la naissance d’un être humain, et certaines personnes sont choquées. Je trouve ça quand même bizarre qu’à notre époque, la mort, on trouve ça festif et la vie, on trouve ça abominable. C’est qu’on a inversé entièrement les valeurs. On a mis la mort comme un spectacle réjouissant et la vie comme un spectacle déprimant. Alors, je voulais remettre les choses à leurs places. Dans mon film, j’ai montré la vie, qui est le moment le plus beau et le plus joyeux pour nous, êtres humains, et les gens peuvent être choqués par ça. Ce qui est bien, c’est la vie, et on peut le montrer, et ce qui est mal, c’est la mort et on ne doit pas le montrer. D’ailleurs la scène dramatique, la tragédie finale n’est pas montrée. On n’assiste pas à l’assassinat, par contre on assiste à la naissance…

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Dans ce film, on retrouve une analyse assez complète du schéma comportemental de l’homme. Quel est le message que vous voulez faire passer ?
B.W. : Dès qu’on réunit plein d’êtres humains, ils commencent à être des chefs, des exploiteurs/des exploités et c’est de là que naissent tous les problèmes. J’ai vu que l’entreprise crée du malheur. L’entreprise, c’est les difficultés qu’ont les êtres humains à s’estimer entre eux au même niveau. Au sein du journal où je travaillais, Le Nouvel Observateur, il y avait des gens qui ne travaillaient pas beaucoup, qui passaient leur temps à monter des complots et qui avaient un super salaire. Ceux-là, c’était les plus récompensés, et tous ceux qui travaillaient étaient écrasés. J’ai trouvé ça stupide. Au sein même de la communauté, le petit village que forme le journal, on aurait intérêt à encourager les gens à travailler et pas à faire des complots. Je crois qu’au sein de toute notre société, il y a un encouragement aux petites ligues de bureau, aux rivalités, aux montages de réseaux au détriment de la création. J’ai pu le voir pour le film, ne faisant partie d’aucun réseau, j’ai eu beaucoup de portes fermées au niveau de la distribution du film. “Vous ne venez pas de la part de machin, vous ne faites pas partie de tel réseau, donc on ne vous distribue pas.” Ils n’ont même pas voulu voir le film. Donc, quelque part, je n’ai même pas le droit de présenter le film, d’être vu ou de communiquer dessus. Et c’est dommage ! C’est dommage pour l’espèce… ça veut dire qu’il doit toujours y avoir des films conventionnels et similaires parce qu’il y a un groupe de gens qui a décidé que les règles étaient comme ça et qu’elles étaient immuables. Je lutte contre ça.

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Avez-vous eu une volonté de choquer les gens en leur montrant leur propre façon de se comporter, en leur renvoyant une image négative d’eux-mêmes ?
B.W. : Ce n’est pas pour choquer, c’est une prise de conscience. Et la prise de conscience peut être pénible dans la mesure où on n’a peut-être pas envie de voir les choses. Tout à l’heure, on parlait du poulet : les gens n’ont peut-être pas envie de savoir ce qu’ils mangent. Moi, je leur montre ce qu’ils mangent, comment ils vont vieillir, comment ils vont mourir, comment notre espèce va évoluer. A Cannes, j’ai regardé le dernier Tarantino, c’est des femmes qu’on coupe en morceaux avec des voitures… Bon, si ça, c’est sélectionné au festival de Cannes, ça veut dire qu’il y a encore du travail pour toute l’évolution de l’espèce. Et ça va être distribué, mis en valeur, et on va communiquer dessus comme étant une forme d’art. Je pense qu’en effet, je ne suis pas dans l’ère du temps. Je fais quelque chose de complètement à côté de la production logique, mais c’est ce qui me semble nécessaire d’être fait et c’est ce qui me plaît. Je montre le comportement de l’homme pour que ça soit à la fois choquant et à la fois une prise de conscience pour qu’on ait envie d’en changer.

Tous vos ouvrages sont des analyses de l’humain. Comment arrivez-vous à avoir un tel œil sur notre monde, à regarder l’humain avec autant de recul ?
B.W. : Avant, j’étais journaliste scientifique, ce qui m’a permis de faire des documentaires animaliers et d’avoir ce recul sur les animaux. Après, appliquer ce regard, que j’avais déjà eu sur les animaux, sur les hommes, était une progression logique. Et puis, je me sens hors du troupeau. C’est d’ailleurs assez problématique car il y a beaucoup de choses qui sont faciles pour les autres qui ne le sont pas pour moi, par exemple la distribution de films. Et même quand j’étais journaliste, mes articles étaient difficiles à faire passer parce que je ne cirais pas les chaussures des bons chefs. Ça m’a donné un regard différent. Si je ne fais pas partie du troupeau, autant me reculer et regarder d’encore plus loin. Donc, je vois les choses de loin. Et j’essaie de ne pas être impliqué dans toutes les petites mesquineries que se font les êtres humains habituellement.

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Vous avez sorti un livre, Nos amis les Terriens. Démarche purement commerciale ou un complément du film ?
B.W. : C’est complémentaire. De toute façon, sur le livre je ne touche rien. C’est juste dans le cadre de la découverte du film. C’est un livre dans lequel il y a des photos du film, avec une partie du scénario, et où on explique un peu le film.

Qu’est-ce que le cinéma pour vous ?
B.W. : Le cinéma, c’est créer un monde, en images, en sons et en intrigues. Mais c’est le monde le plus complet parce qu’il touche deux sens : l’audio et le visuel. Alors que le monde des livres ne touche qu’une sorte de visuel imaginaire. Faire un film, c’est créer un monde mais qui est facilement et rapidement assimilable.

Vous préférez le cinéma ou le côté imaginaire des livres ?
B.W. : Les deux sont complémentaires. Quand je fais le film, j’ai envie d’écrire un livre. Et quand j’écris un livre, j’ai envie de faire le film. L’expérience du livre est l’expérience la plus solitaire qui existe. Et l’expérience du film est l’expérience la plus collective et la plus socialement forte qui existe. Donc, les deux sont complémentaires…

Quels sont vos projets ?
B.W. : En Octobre, je sors Le Mystère des dieux qui va être la fin de la série des ThanatonautesL’Empire des angesNous les dieux, Le Souffle des dieux. Ça va être une fin extraordinaire. Ce projet est pour moi une sorte de Seigneurs des anneaux à la française. Ça fait dix ans que je suis sur ce projet et je suis content que ça se finisse pour pouvoir démarrer autre chose.

Envisagez-vous d’adapter d’autres livres ?
B.W. : Si Dieu le veut et que les producteurs m’en donnent les moyens, moi j’en ai envie ! J’ai un projet avec une production belge pour L’Ultime Secret.

Nos amis les Terriens est sorti ce mercredi 13 juin en Belgique. L’écrivain ouvre une fenêtre sur l’espèce humaine, de quoi bouleverser les esprits. Un film ovni à ne surtout pas rater…