Quelle façon plus juste que d’ouvrir la boîte de pandore d’Ari Folman via un dessin animé ? Comment peut-on témoigner des massacres que l’on a vécu, sans que le message soit brouillé par les visions insoutenables de corps empilés ? Entre onirisme et réveil brutal des consciences, Ari Folman (Saint ClaraMade In Israel) signe ici le premier long-métrage “d’animation documentaire” de l’histoire du septième art, et sûrement la découverte artistique la plus stimulante de l’année.

Raconter les meurtres de Sabra et Chatila en dessin animé est aussi osé et choquant qu’une comédie musicale sur l’Holocauste.
Une comédie musicale ? J’aime l’idée (rires). Mais je ne crois pas en ces gars lorsqu’ils chantent. Ne pourraient-ils pas parler comme tout le monde ? Sont-ils obligés de rendre tout niais ?

Pas niais particulièrement, mais heureux. Comme les dessins animés, en un sens.
Non ! Les dessins animés peuvent être très noirs, dépressifs. Et surtout t’emmener exactement où tu le désires. De la réalité au rêve, hallucinations, drogues, guerre, peur. Partout.
Pour mes documentaires ou mes fictions, je suis constamment obsédé par la lumière du jour. Je me démène pour 10-15 minutes tout au plus d’éclairage naturel. Aux prémisses de Valse avec Bachir, j’ai prévenu l’équipe : tout se passera dehors. On s’en fout, c’est un dessin. Je rêve et eux l’exécutent, que demander de mieux ?

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Votre prochain projet, Futurological Congress, (du Polonais Stanislas Lem, Solaris) sera encore une animation. À la Sin City ?
Meilleur ! Ça traitera de la fin du cinéma tel que nous le connaissons. Si le cinéma disparaît d’ici 30 ans, jusqu’où seront prêts à aller les Américains pour rester des “légendes” (rapport à la fin du monde traité dans le film de science-fiction de Francis Lawrence I am legend avec Will Smith ndlr) ?

Pourquoi avoir choisi d’adapter l’œuvre de science-fiction de Sanislas Lem ?
Parcequ’il est dément. Futurological dépeint un monde psychochimique dans les années 70. Un monde contrôlé par des drogues thérapeutiques. Les palettes de sentiments peuvent y être sniffés comme un rail de coke. De l’amour ? Tu en auras. De la culpabilité ? Il y en a en rayon. Tu veux ressentir la douleur de la séparation ? Il en reste en stock…

Comme un magasin géant ?
Non, le gouvernement qui contrôle la machine distribue ces sentiments via des robinets. Une guerre civile, une émeute ? Pschitt et c’est l’amour, la paix. Le livre est très compliqué, un peu comme la Bible dans la tradition juive. Mais l’idée est parfaite pour un dessin animé.

La musique est un acteur principal dans Valse avec Bachir (classique, Techno, reprise du groupe de rock Cake…). Quelle place lui accordez vous lors de la création ?
Vous avez devant vous un musicien frustré. J’ai tâté tous les instruments imaginables. Clarinette, trompette – je vous rassure, je ne joue plus chez moi, j’ai mon propre studio. La batterie quand je vivais à Londres. La basse. J’ai tout essayé, mais reste désespérément dépourvu de talent. J’ai même été viré par mon professeur particulier de trompette. C’est donc une sorte de compensation de travailler la musique de mes films.

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Ecrivez-vous en imaginant un univers, en visualisant le film fini ?
Je suis fondamentalement scénariste. Quand j’écris, j’imagine tout. Ce ne sont pas que des mots, des lettres, c’est vivant.
À chaque saison de la série Be Tipul (“En thérapie”, série israélienne pour laquelle Ari Folman est scénariste, ndlr), mon contrat inclut un droit de regard sur le casting. Car j’écris les dialogues en fonction des acteurs, de leur façon de parler, de leur caractère. Lorsque son remake américain, In Treatment a été signé pour la chaîne HBO, les producteurs ont souhaité remplacer un comédien. J’ai donné mon feu vert, mais il était évident que j’allais devoir modifier le script. Pas si évident pour eux, qui ont refusé en pointant l’excuse du “manque de temps”. J’ai refusé de le voir.

Le travail est-il différent pour l’animation ?
Pour les dessins animés, le maître c’est l’écriture. Dans une fiction, le scénario commence à mener sa propre vie dès les premiers jours de tournage. De par la patte du cameraman, plus une pincée d’improvisation, et les relations entre les comédiens – s’ils couchent ensemble ou se haïssent.
En animation, malheureusement, rien n’est spontané. Chaque mouvement est calculé des semaines, des mois durant.

Le cinéma d’animation est-il une bonne façon de transmettre aux jeunes ces morceaux d’Histoire ?
Cette transmission, selon moi, aura surtout besoin de s’adapter aux évolutions technologiques. Ce sujet divise d’ailleurs ma famille et moi chaque fois que nous l’abordons. Prenons l’Holocauste, tu ne pourras jamais le ressusciter tel quel. C’est un leurre. Tu ne peux pas conserver l’Histoire à travers des cérémonies comme celles auxquelles j’ai dû assister, gamin, il y a déjà quarante ans !

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Le trop plein d’information qui abreuve les jeunes, via la télévision, le cinéma, la littérature, ne risque-t-il pas au final, lui aussi, de nuire à cette transmission de l’Histoire ?
Il y a trois ans, je me suis récemment rendu au Festival du film de Toronto. Ce festival, c’est quarante coordinateurs télé et autres producteurs devant qui tu dois présenter ton projet en sept minutes. De leur côté, ils ont aussi sept minutes pour te répondre. Pendant deux jours, on assiste à la pire des foires. Parmi les candidats, une femme a déroulé des images du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde. Des images de suicides, de femmes assassinées. Tout allait trop loin, était si trop extrême. On pouvait les voir exploser en plein cœur d’un restaurant ! Eh bien, personne n’y a prêté attention. Cela avait beau être hard core, les producteurs en voulaient toujours plus, avaient déjà tout vu. Dix ans auparavant, ils se seraient écorchés vifs pour un pitch comme celui-là. Pas un centime. Les horreurs n’ont aucune importance, la clef pour secouer tout ça ? Inventer sans cesse de nouveaux formats. Là, le choc sera radical.

Valse avec Bachir
Titre original : Waltz With Bashir
Réalisation, scénario, production : Ari Folman
Production : Serge Lalou, Yaël Nahlieli, Gerhard Meixner et Romain Paul
Musique : Max Richter
Direction artistique : David Polonsky
Animation : Bridgit Folman Film Gang
Effets spéciaux : Roisy Nitzan
Pays : Israel
Genre : Documentaire d’animation
Durée : 1h 27min
Année de production : 2007
Date de sortie en France : 25 juin 2008
Distribution : Le Pacte France
www.valseavecbachir-lefilm.com

Pour aller plus loin :

I’m a legend, de Francis Lawrence. Tiré du roman d’anticipation de Richard Matheson. avec Will Smith. Sortie le 19 décembre 2007. http://www.jesuisunelegende-lefilm.com/

Solaris, d’Andreï Tarkovski (1972), tiré du roman éponyme de Stanislas Lem. Remake américain en 2002, réalisé par Steven Soderbergh, avec Gorge Clooney.