Sur quoi vous êtes-vous basé pour imaginer cette partie de la vie de Molière ? Aviez-vous des indices, des pistes des biographes ?
On voulait dès le départ faire un film qui soit fictif, imaginaire ; un film qui parle de Molière, de la personne et de son âme. Le principe qui nous amusait, c’était que Molière rencontre ses personnages, donc ça allait forcément être une fiction. Il se trouve qu’on a découvert par hasard en lisant les biographies qu’il y avait un moment de sa vie où il avait disparu, qui en plus est un moment-clé puisque c’est le moment où il a monté sa troupe de théâtre : ils ont fait faillite et il est en pleine dépression. Il envisage à ce moment-là d’abandonner le théâtre puis, finalement, il décide de rappeler la troupe et les emmène en tournée pendant 13 ans ; c’est comme ça qu’ils vont connaître le succès. Après sa sortie de prison, il aurait disparu pendant 8 mois, un an ou un an et demi. Quand on a trouvé ce trou dans la biographie, on a trouvé notre prétexte, on va pouvoir s’engouffrer dedans et inventer tout ce qu’on veut.
J’avais lu la vie d’Agatha Christie. Au sommet de sa gloire, elle avait disparu pendant 6 semaines. Tout le monde l’a cherchée en Angleterre et elle n’a jamais dit ce qu’il s’était passé. Les gens avaient échafaudé des tas de théories sur ce qu’elle avait fait, pourquoi elle avait disparu. J’avais trouvé ça assez intéressant et quand j’ai vu la même chose chez Molière, je me suis dit : Ça sera ça notre film.

Pour un second long-métrage, vous ne trouvez pas que c’est une tâche difficile de se lancer dans un film d’époque ?
Si je l’avais pensé, je ne l’aurais pas fait ! (Rires.) Il y avait une volonté très consciente pour moi de monter d’un cran ou deux la barre de l’ambition. Le premier film avait marché et j’avais envie d’avoir un nouveau défi à relever. C’était peut-être très prétentieux de ma part à l’époque mais je me suis dit Allons plus loin. C’est vrai qu’à certains moments, pendant le tournage, je me suis dit Mais qu’est-ce qui m’a pris ? J’aurais pas pu faire juste un deuxième film très simple ! (Rires.) Je crois que c’est important de s’obliger à se dépasser soi-même et d’essayer de faire des choses un peu nouvelles et originales. Quand j’ai écris mon premier film, j’avais l’impression d’avoir écrit quelque chose de vraiment original et quand il est sorti, j’ai eu le sentiment que tous les films autour lui ressemblaient, que j’avais fait une comédie parisienne sur les trentenaires et qu’il y en avait des centaines. Il fallait faire preuve d’un peu plus d’ambition. Le fait que les producteurs m’aient dit oui et qu’ils financent le film me confortait dans mon idée que ce n’était pas totalement délirant. C’est vrai que c’est très lourd mais quand on est bien entouré, ça va. C’est surtout aujourd’hui que je flippe. On saura mercredi prochain si c’était vraiment une bonne idée. En tout cas, j’étais conscient de me lancer dans un truc énorme.

Vous avez une petite appréhension pour mercredi ?
J’ai une énorme appréhension ! Parce que le film a coûté cher et parce qu’on s’est lancé dans un film d’époque, sur un personnage historique comme Molière. Molière, il n’y a pas plus connu en France, c’est l’essence même de la langue française. En plus avec un traitement où on se permet de réinventer totalement sa vie. En un mot, on appelle ça faire le malin. Donc, j’ai fait le malin. Maintenant on va voir si tout le monde dit Ah ! Quelle bonne idée !, ou le contraire…

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Vous avez montré beaucoup de cotés négatifs de Molière…
Ah ! Oui, mais c’est ce qui m’intéressait. C’est ce qui le rend touchant. Au final, je pense que la vision de Molière que j’ai donnée dans le film est plutôt sympathique et attachante. La liberté que j’ai prise par rapport à une institution comme Molière ne va pas être appréciée de tous, je le sais ! On va voir si je vais être lapidé ou le contraire…

Est-ce pour cette raison que vous avez eu du mal à convaincre Fabrice Luchini de faire le film ?
Je pense que Fabrice, s’il n’avait pas fait le film, ferait partie aujourd’hui des gens qui seraient assez méfiants par rapport au film. Fabrice a une connaissance encyclopédique de Molière, il a sa propre vision de Molière. Il ne comprenait pas bien le projet au début et il trouvait ça assez gonflé. En plus, je suis un jeune metteur en scène, j’ai fait un film et je viens le voir en lui disant que je vais en faire un sur Molière. Ça aurait été quelqu’un de beaucoup plus installé, qui soit une référence dans le domaine de la culture et dans le métier, il ne se serait pas posé la question. Et puis, je lui proposais un rôle qui était un contre-pied total par rapport à ce qu’il est, ce qu’il a l’habitude de jouer. Je lui demandais de jouer un personnage inculte, Fabrice est loin d’être inculte. Un personnage qui avait envie de s’exposer à la culture, naïf, maladroit. Je lui demandais souvent de jouer beaucoup dans la retenue, de ne pas du tout se laisser aller à cette espèce d’aisance verbale dont il peut être coutumier. Oui, il avait toutes les raisons d’être inquiet, mais on en a beaucoup parlé et j’ai réussi à le convaincre. Les acteurs ne comprennent pas forcément toujours le scénario. Il faut avoir le point de vue du réalisateur pour comprendre dans quelle direction ça va aller. Parfois, ça peut aller dans des tas de directions différentes. M. Jourdain aurait pu être joué de façon beaucoup plus flamboyante, premier degré et un peu farce, et je ne voulais pas de ça. On en a parlé longuement…puis finalement il a été d’accord.

Ariane Nouchkine a réalisé un magnifique portrait de Molière il y a quelques années. Avez-vous comme elle une expérience du théâtre ? Comment vous situez-vous par rapport au film de Nouchkine ?
Je n’ai pas du tout une expérience du théâtre comme Ariane Nouchkine. J’ai un point de vue de cinéaste et d’auteur de cinéma. Quand je lis les pièces de Molière, le plaisir que j’ai en lisant certaines scènes, c’est vraiment un plaisir de cinéma. Je réfléchis en terme d’efficacité scénaristique et de comment retranscrire ça au cinéma et pas du tout sur scène. C’est un autre langage, une autre approche des choses. Il y a des choses que je vois chez Molière que je trouve très cinématographiques, le texte, des trucs de rythme. Le film de Nouchkine, qui a certes un peu vieilli et est un peu long, est un monument du cinéma français. Pour toute une génération, dont la mienne, c’est un film qui nous a beaucoup marqué. Il est là, il existe, et ça n’aurait aucun sens de faire le même film aujourd’hui. Néanmoins, Ariane Nouchkine s’est attachée à décrire de façon quasi documentaire et très réaliste ce que c’était le quotidien d’une troupe de théâtre à l’époque du XVIIe siècle. Elle ne voulait pas se pencher sur le mystère de la création. Et moi, c’était tout ce qui m’intéressait, me pencher vraiment sur l’œuvre et essayer de comprendre comment il avait inventé tout ça, le rapport à l’auteur et son œuvre. Quelque part, les deux films sont complémentaires. Ils n’ont rien à voir, ni sur la forme ni sur le fond, ils ne se chevauchent pas. Ils parlent vraiment de deux choses très différentes sur Molière. Si j’avais essayé d’aller sur le même terrain, je crois que ça aurait été une grosse erreur.

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Voulez-vous avec ce film faire redécouvrir Molière ou vous démarquer des autres réalisateurs de votre génération ? Faire redécouvrir Molière, c’est certain. Le moteur du film, c’était retranscrire le plaisir que j’avais pris chez Molière et que les gens le redécouvrent aussi, et le redécouvrent de façon moderne. Après, me démarquer des réalisateurs de ma génération…je ne suis pas sûr sur ce film-là. C’est un film extrêmement classique en termes de facture visuelle mais bon, le scénario est assez audacieux et moderne. Mais il m’a semblé qu’en revanche, en termes de mise en scène, il fallait être archi classique. Si, en plus, je me mettais à vouloir le film de façon moderne, ça allait devenir n’importe quoi ! Donc, moderne sur le fond, classique sur la forme, il m’a semblé que c’était plus efficace. Alors, peut-être que du coup je me démarque par une volonté de faire classique qui va à contresens de tous les jeunes metteurs en scène qui veulent à tout prix faire du cinéma plutôt moderne. Je pense que, quand on veut se démarquer, on cherche à innover. J’ai clairement innové en termes de scénario, sur le fond. Sur la forme non, c’était presque au contraire un énorme exercice d’humilité. La meilleure façon de filmer, c’est de façon très classique, très peu de mouvements de caméra, un découpage très académique. Oui, j’aimerais bien m’amuser avec des mouvements de caméra, mais ça n’aurait eu aucun sens dans ce film, donc je m’amuserai sur un autre. Je pense qu’un jour je ferai des films beaucoup plus radicaux que ça.

Votre film est un peu à l’inverse de Roméo + Juliette de Baz Lurhmann…
Exactement. Il a gardé le classicisme sur le fond, il a gardé le texte classique et il s’est amusé sur la forme. C’est exactement l’inverse, je suis entièrement d’accord.

J’ai été surprise par le choix d’Edouard Baer en Dorante… Mis à part que c’est un ami à vous, pourquoi l’avoir choisi pour jouer ce rôle ?
La seule chose qui pouvait me gêner au début avec Edouard, c’est qu’il est censé incarner quelqu’un avec un fils de 20 ans et j’ai du mal à imaginer Edouard avec un fils de 20 ans ! Mais j’ai trouvé que le rôle lui allait très bien car Dorante est un personnage qui emporte tout le monde avec son élégance, sa verve et son bagou, en fait. Edouard a quelque chose de ça en positif, pas en négatif. Dorante, c’est un escroc. Edouard, quand il arrive quelque part, tout le monde le trouve formidable, il a un mot pour chacun, il devient le centre d’attention. Il ne faudrait pas forcément grand-chose pour qu’Edouard devienne Dorante. Alors, ce n’est pas forcément l’emploi qu’il a eu jusqu’ici au cinéma. C’est peut-être parce que je le connais très bien et je connais toute sa complexité, qui n’est sans doute pas encore apparu dans ses autres films où il s’amusait toujours à s’autoparodier. Et puis, il avait envie de ce personnage, de jouer quelqu’un d’un peu sombre, un escroc charmant, un salaud quoi.

Romain Duris a, lui aussi, montré des facettes qu’on n’avait pas encore vues chez lui dans ses autres films…
Romain avait très envie de jouer Molière et, en même temps, il y a des choses qui lui faisaient très peur. Romain n’a jamais fait de comédies physiques. C’est quelqu’un qui a une vraie présence, un vrai regard de cinéma. Mais il est assez réservé et timide dans la vraie vie. Ce n’est pas comme Edouard et Fabrice qui sont tout le temps en train de faire les clowns. Il y avait trois scènes qui lui faisaient peur : la scène où il doit se moquer des huissiers, la scène des chevaux et la scène où il doit imiter toute la famille devant Elmire. Il doit faire le pitre et il m’a dit : Mais comment on va faire ? Ben, écoute, on va bosser… Et il a bossé ! On a regardé des films de Chaplin, des Marx Brothers. Et finalement, il est très drôle. Je pense que c’est ce dont il doit être le plus fier dans le film, d’avoir réussi ça.

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Changeons de sujet, une rumeur circule comme quoi la FNAC arrêtera dans un avenir plus ou moins proche la commercialisation des DVD et CD. En France en 1998, seuls les éditeurs de livres luttaient contre le risque de l’Internet. Neuf ans plus tard, ce sont les supports vidéo et audio qui vont disparaître. Comment vous situez-vous par rapport à ça ? Etes-vous attiré par les nouvelles potentialités de l’air numérique ?
C’est inquiétant uniquement parce que je n’arrive pas à voir ce qui se dessine à l’horizon. Je me souviens d’une période dans les années 80, quand la vidéo est apparue, où tout le monde disait le cinéma, c’est fini. Mais ça n’a pas eu lieu. Je pense que la menace est beaucoup plus réelle avec le numérique. Cela va tout bouleverser mais je n’ai pas la moindre idée de comment ça va changer. Est-ce que ça sera finalement une transition aussi simple que le passage de la machine à écrire à l’ordinateur ? C’est une évolution certes, mais une évolution qui s’est passée de façon très douce et très simple. Est-ce que ça va avoir un impact plus fort ? Je suis à la fois inquiet et en même temps je pense que ça ne sert à rien de camper sur ses positions. Il y a un truc évident qui est en train de se passer et qui a commencé avec la musique. La musique qu’on télécharge est de la même qualité que la musique qu’on achète sur CD. Pourquoi est-ce qu’on s’embêterait à dépenser de l’argent ? C’est normal que les ventes de CD chutent. L’objet n’a aucune importance pour la plupart des gens, ce n’est pas ça qui compte. C’est dans des moments comme celui-là que je commence à me sentir un peu vieux…Quand on a eu les premiers magnétoscopes, j’avais 16-17 ans. Je voyais mon père qui ne savait pas programmer et je lui disais : Franchement, t’es trop nul, et là je commence à sentir un truc qui me dépasse, que je ne comprends pas et qui me fait peur, et je me dis : voilà, c’est mon tour. De toute façon, on continuera d’avoir besoin d’une forme de distraction, de gens qui racontent des histoires, d’acteurs qui incarnent des personnages. Quelle forme ça va prendre ? Quel impact ça va avoir ? Mystère ! Je ne sais pas s’il faut être excité ou terrorisé, vraiment je n’en sais rien…

Le prochain film de Laurent Tirard sera une adaptation du Petit Nicolas, de René Goscinny. Le réalisateur travaille actuellement sur le scénario avec Grégoire Vigneron, le coscénariste de Molière. La sortie n’est pas prévue avant le printemps 2009.