À la pause, en sous-sol, Roy me fait des confidences : “Jusqu’à présent nous n’avons tourné que quelques scènes, sans dialogues, donc je ne sais rien sur mon personnage. C’est le film de Johnnie, il sait déjà exactement ce qu’il veut. Avec les dialogues on peut jouer un peu, mais la plupart du temps c’est le langage du corps qui fait les scènes qui font le film. Les acteurs sont les ingrédients du plat ; Johnnie, c’est le chef. Ce n’est pas moi qui crée le personnage, c’est lui. Donc, c’est normal qu’il ne nous dise pas ce qui se passe, pour ne pas influencer le jeu naturel.” Sur le fait de travailler sans scénario, il rajoute : “La culture du cinéma hongkongais, c’est pas assez d’argent, pas assez de temps. Mais il faut toujours avancer. Si on n’a pas assez de quelque chose, on adapte la scène.”

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Sur le toit de l’immeuble, c’est le plateau de tournage. La scène est intérieur-nuit, le décor est une petite pièce où les cinq hommes plus une femme sont assis autour d’une table – pas pour parler, mais pour manger. Parfois, Anthony Wong se penche en avant, quelqu’un murmure quelque chose, tous les autres pouffent de rire, et cut. Pas de scénario, rien que la direction du réalisateur. Parfois, il donne plus de consignes par talkie-walkie au premier assistant, pendant que plein d’autres assistant(e)s s’occupent de tenir les manteaux des acteurs, de leur chercher à manger ou de les accompagner aux toilettes.

Dehors, sous les étoiles à l’air frais, on mange du bœuf délicieux, un hot-dog et du maïs cuit au barbecue. Il fait bon cette nuit de trois quarts de lune. On fait quelques prises, puis c’est bon – repos, réglages, et on recommence. Un petit passage étroit entre la cabine du réalisateur et le plateau de tournage permet de nombreux allers-retours grinçants sur le bois du plancher. Je ne vois pas mais j’entends Johnnie qui crie “Action!”, suivi de bruits de bagarre de l’autre côté de la paroi. Soudain, les acteurs ressortent du plateau pour la pause.

Anthony, animé, nous invite à nous asseoir et me tient compagnie entre les scènes. Il connaît quelques mots de français qu’il a appris d’un bouquin, car il a visité Paris, ainsi que l’Italie. Mais il a préféré Paris pour la culture qu’on y respire, plutôt que la culture italienne qui s’inscrit dans l’architecture, dans les sculptures, dans l’histoire. Il se rappelle sa première formation d’acteur à Londres, sous le professeur-clown Philippe Gaulier, une formation divisée en plusieurs filières : épouvante, comique, clown, Shakespeare-Tchéckov, etc. Il y avait des étudiants de partout : des Japonais, des Italiens, un Anglais, une folle et un nerveux qui mettait toujours la main dans sa poche. Il lui demandait : “Pourquoi tu mets toujours la main dans ta poche, tu es en train de te gratter les couilles ?”

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Dans The Mission, Anthony s’est rasé la tête sur le côté, exprès pour faire comme Sami Naceri dans Taxi. Il aime bien les films français. 37.2 le matin compte parmi les cent premiers films de sa filmothèque personnelle. Francis Ng ajoute qu’il n’aime que la scène d’ouverture.

Francis, lui, s’est fait poussé les cheveux dans une coiffure qui le rend moins skinhead, mais son regard et sa manière d’être sont tout aussi intenses dans les coulisses que sur le plateau. Lam Suet est assis un peu à l’écart, l’air fatigué, mais cause avec Roy et Nick. Josie, au milieu, me sourit avant de passer un coup de fil discret sur son portable, avec un joli maquillage pour un rôle bien mystérieux.

Quelques minutes plus tard, c’est le rappel à l’action. Les acteurs y retournent et re-tournent, et cela continue jusqu’à 1h30 du matin. Et enfin, merci tout le monde, c’est tout pour aujourd’hui.

Le 22 octobre 2006, dimanche soir, café Guang Ming Ding, Sai Kung centre-ville, New Territories, Hong Kong. Juste devant le bar, un expat australien chante des reprises de Elvis et des Beatles en jouant de la guitare. Dans la salle à deux tables, Johnnie To préside la plus grande, entouré de ses intimes, fumant le cigare. A l’autre bout de la table, un photographe braque son objectif sur le chanteur et mitraille sans répit, sans se déplacer, toujours avec le même angle de prise de vue. Assise en face du photographe, la femme du cinéaste demande au chanteur de jouer une chanson de Jim Croce.

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Après son succès haut la main à Venise, Exiled vient de sortir sur les écrans hongkongais et l’équipe se repose. Johnnie se lève, cigare à la main, et va discuter avec son frère, propriétaire du bar. Plus tard il revient s’asseoir, un verre de vin en main, le sourire aux lèvres. Et la soirée reprend. Maître To, on vous a à l’oeil.